jeudi 9 avril 2009
KERASCOËT, VEHLMANN : Jolies ténèbres
Je lis beaucoup de BD d’une manière générale. Beaucoup de la
production d’aujourd’hui se ressemble et n’apporte pas grand chose à part du
divertissement. Alors quand sort une Bande dessinée qui me met une claque comme
ça, je me sens obligé d’en parler !
Jolies ténèbres s’ouvre sur un goûter entre une petite princesse et son prince. Graphismes enfantins, couleurs bonbons. « Reprendrez-vous un peu de thé ? Volontiers ma chère. ». Mais ce moment idyllique tourne court lorsque tout s’effondre autour du petit couple : d’abord des gouttes géantes, couleur sang puis le toit et les murs se resserrent et on ne peut plus que fuir, tenter de sortir… C’est alors que l’on voit où habitait ce petit monde et qu’on les suit au cours de leur tentative de survie dans ce nouveau monde hostile…
Je reste mystérieux sur l’histoire à dessein car une partie de l’intérêt réside dans la découverte. Je peux vous dire que lorsque l’on voit le graphisme, on ne s’attend pas du tout au contenu. Pourtant, dès la quatrième planche, on est fixé ! Contrairement donc à ce que nos yeux perçoivent, c’est une histoire sombre, très sombre même, cynique et sans concession.
Cette œuvre joue sur les contrastes comme en atteste l’oxymore du titre. Aux graphismes enfantins s’oppose l’effroyable histoire de la survie de ce petit peuple. Qui est-il d’ailleurs ? Les auteurs ne donnent pas de réponse. A nous de trouver, de tenter une exégèse.
Reste la survie de ces personnes mal préparées à ce monde,
et vierge de toute notion de sociabilité et d’empathie. On dévore les pages de
cette BD, horrifié, mal à l’aise, cherchant des réponses qui ne viennent pas.
Tout va de mal en pis dans la plus grande insouciance…
A mon sens (et après quelques recherches pour confirmer), l’œuvre parle de l’enfance. Mais pas celle qu’on aime à regarder : égoïsme, immoralité, méchanceté, naïveté extrême… Tant de concepts que l’on n’ose pas associer à nos chères têtes blondes. Mais souvenez vous de ces moments dans les cours de recré où humiliation et ostracisme étaient le pain quotidien... Le résultat est choquant, saisissant mais pondéré (ou aggravé, je ne sais pas…) par le graphisme du duo Kerascoët.
Pour moi, cette œuvre deviendra un classique tant tout est
bien pensé. Certes certain ne supporteront pas et crieront au scandale (ça a
déjà commencé…) mais il est indéniable que cette BD est terriblement bien réalisée. Je vous disais que ça avait été une claque pour moi mais je pense
plutôt que c’était une sorte de piano à queue que j’ai reçu par la
figure ! Jetez-vous y d’urgence sauf si vous avez l’âme sensible ou que
vous êtes gaga des enfants…
StepH
Commentaires
On n'oserait y croire, alors on pose la question
Est-ce que par hasard, en plus de tout ça, il s'agirait d'un tome unique que l'on pourrait par conséquent se procurer sans avoir l'impression de glisser aussitôt tout entier dans une machine aspirante à broyer des portefeuilles vides ?
Zolg.
plat unique
Très bonne question qui me permet de rajouter à la somme de toutes les qualités de cette œuvre qu'elle ne vous broiera pas le porte monnaie en mille morceau puisque c'est une histoire complète, que vous relirez mille fois afin d'en comprendre toutes les finesses !
Ah ! Comme il est dur de parler correctement de ce que l'on aime énormément, j'ai l'impression que ma chronique est extrêmement fade comparée aux qualités de cette BD ! Heureusement, les commentaires me permettront d'en dire plus!
StepH
Ah !!!
Hé bé super, je te dis ça prochainement alors !!!
Zolg.
En plus il a une jolie "surcouverture" (je sais pas comment on dit en fait!) qui fait que c'est un bien bel objet pour pas cher en plus. J'ai failli craquer, mais je ne sais pas dans quoi je mets les pieds alors...
Si tu mets les pieds dedans, ça ne te porteras pas malheur!
Lis les quatre ou cinq premières planches et tu seras vite fixé. Dès le départ, le ton est donné. Moi je pense que ça devrait te plaire et que nous aurons un autre point d'accord !!!
StepH
Deux infos pour le prix d'une
Je pense que le mot que tu cherches, Mr. Jack, est : "jacquette". Voilà. Si tu as d'autres questions, n'hésites pas...
Super-Zolg.
ps : oui, j'ai décidé de faire évoluer mon identité numérique, et maintenant il faudra m'appeler plutôt "Super-Zolg", si vous le voulez bien.
Pas d'accord !
Eh bien, ça y est, je l'ai lue... Et autant dire que Neil Gaiman peut aller se rhabiller, va y avoir du débat !!!
Car oui, je dois avouer avoir été... déçu (encore!); je m'explique : c'est terriblement glauque !!!
Mais bon, allons plus loin - car oui, le centre du problème n'est pas là, je vais essayons de ne pas trop coller à l'histoire : éclairé par les explications de StepH (et elles ont été nécessaires, tant je restai d'abord complètement dubitatif devant l'ovni), j'ai donc relu ma bd. Et là, c'est le drâme, je vis en moi s'élever des protestations d'ordre éthique. Quoi ? Serais-je de ces puritains qui crient si aisément au scandale ? Ou-la-la, le coup de vieux, que je me suis dit. Et pis j'ai re-réfléchi. Et j'en suis arivé à al conclusion que non, vraiment, chuis pas d'acord : si les auteurs, ce qui semble être le cas, ont décidé de parler de l'enfance, eh ben, il me semble qu'ils en parlent... plutôt mal. Personnellement, loin d'être un idéaliste concernant la question, et loin de considérer les "petites têtes blondes" et autres "gentils chérubins" comme des anges, (pour en avoir fréquenté un bon paquet et avoir constaté de mes yeux propres, et parfois à mes dépens, ce dont ils sont capables), je dois dire que là, Vehlman et Kerrascoët vont un peu loin et ne remportent pas mon adhésion.
Je trouve en vérité, pour y avoir longuement songé, me demandant, "mais c'est quoi qui me dérange tant ?", que cela manque, dans le fond, de justesse ; non pas, et encore loin de là, qu'ils soient allés trop loin (certes, parfois ça secoue franchement, mais bon), mais il y a dans l'oeuvre un certain entêtement à n'aborder QUE la face obscure, on va dire, de l'enfance : cruauté, égoïsme, méchanceté gratuite, etc... C'en est dérangeant. Il me semble que c'est là précisément une lecture adulte et moralisée de l'enfance, et qui paraît méconnaître la question. Ce qui me renforce dans mon idée, c'est le ton très adulte, finalement, de la narration, et le fait que le public visé soit difficilement un public de mineurs.(c'est là que tes réflexions sur Coraline et sa double réception possible m'ont grandement aidé, Steph).
Sans vouloir faire dans le psychanalytique (arrg), le thème inévitable quand on traite de l'enfance me paraît être celui de la découverte, et donc, celui des interrogations, ce qui implique de nombreuses fascinations, émerveillements, légèretés, souvent vis-à-vis de thèmes fondamentaux et ô combien prégnants philosôphiquement : vie, mort, l'altérité, le dureté du monde et sa réalité (s'entend : manque de merveilleux, de magique, la difficulté à le transformer et à agir sur lui), l'injustice,etc.... C'est je crois cet ensemble-là qui fait qu'il en découle souvent les cruautés évoquées. Or, tout cet aspect est zappé de la bd, et c'est dommage. En l'occurence, je trouve symptomatique le traitement réservé à cette petite bande qui traverse la bd en hurlant, "ouais allons ceci ou cela", pleine d'un ravageur enthousiasme. A travers eux, que l'on ne voit que trop rapidement passer, tout l'aspect ludique de la question est... allez, on va dire refusé. Ou bien ignoré.
Mais laissons répondre nos contradicteurs avant d'aller plus loin, n'est-ce pas Wanda ?
(Heu... Ce que je dois reconnaître, en revanche, c'est la qualité graphique et narrative, tout l'aspect artistique est irréprochable !!!)
Super Zolg.
Moi j'aime pas Dolto !
Je l'avais bien dit que cette BD soulèverait le débat ! Je comprend bien les récriminations mais je ne suis pas tout à fait d'accord. Peut-être est-ce dû à un manque de précisions dans ma critique. Ma réponse risque de produire un peu de spoiler, je vais essayer de les indiquer pour ne pas pénaliser ceux qui veulent garder un effet de surprise !
Si j'ai bien compris, ce que tu n'as pas aimé, c'est le manque de réalisme et d'objectivité sur le thème de l'enfance. Or cette BD n'est pas, à mon avis, un essai pédo-psychologique sur l'enfance.
C'est une BD fantastique.
SPOILER Les créatures qui sortent du corps mort ne sont pas des enfants mais des choses, des souvenirs, des fantasmes de cette petite fille...SPOILER
Il ne s'agit donc pas de réels sujets mais de rémanences... On peut donc éviter l'écueil de devoir se taper Dolto pour comprendre l'histoire. Pour moi, cette BD fait plus appel au coeur qu'au cerveau. La réception de l'histoire est plus du côté des tripes... On ressent quelque chose. La preuve qu'elle est intéressante se trouve pour moi dans ta révulsion !
Ensuite, pour ce qui est du manque de facettes présentée au sujet de l'enfance, je ne suis pas tout à fait d'accord non plus.
SPOILER : Il existe bien des gentilles rémanences : l'aventurière, l'héroïne, etc... Malheureusement, ce ne sont pas celles qui "durent" le plus longtemps...SPOILER
Finalement, je crois que cette BD va en choquer plus d'un mais qu'elle vaut vraiment le coup. Tout d'abord, rappelons qu'elle est magnifiquement réalisée (je crois que nous sommes d'accord sur ce point). Ensuite, elle marque et nous interpelle et nous donne envie d'y réfléchir. Après tout, tu l'as bien lue deux fois. Est ce que ça arrive si souvent que ça avec des BD ?
StepH
PS : désolé d'avoir tardé pour la réponse mais je partais en vacances et donc je n'avais pas le temps d'y répondre correctement !
Pas doltiste non plus
Arrg... Non, pas Dolto, c'est pas possible !!!
Bon, je me suis peut-être mal exprimé : je n'attendais pas là un traité de psychologie ; Simplement, le fait de faire dans le glauque (et qu'on se demande parfois pourquoi un tel acharnement) a certainement par trop partialisé ma réception et ma compréhension de l'histoire. Du coup, manquant de lecture symbolique (un de mes grands défauts), j'ai eu recours à la "clef" de l'histoire que tu livrais, et bon ben voilà comment l'ai lue.
Après, certes c'est une bd fantastique, et certes elle traite les choses comme elle veut, mais comment dire, ce qui fait le talent de Zola (boudu, Dolto, Zola, mais que m'arrive-t-il ?) c'est qu'il traite le phénomène désiré dans son intégralité, et qu'il parvient à faire comprendre les bassesses et mesquineries de ses rougon-machin sans se contenter de dire "bou qu'ils sont vilains", alors que quand même, ils sont vilains. Mais bon, c'est vrai que c'est pas la question : ça m'a juste paru, dans l'optique de cette lecture-là (trop partielle, je le reconnais), manquer de justesse et (en dehors de ladite "lecture-là") être parfois un peu gratuit.
Après, je l'ai dit, faut reconnaître le talent ; mais j'avoue que parfois, je me suis dit : mais de quoi ils parlent ? Pourquoi ils font ça ?
Zolg.
du problème de point de vue dans le récit
Tu convoques la grosse cavalerie pour me répondre !! Mais devoir parler de gros classiques est une preuve de qualité...
En tout cas, je ne suis toujours pas d'accord avec toi. Si tu prends du Zola, pourquoi ne parle-t-on pas de tout ces gentils patrons qui avaient de la considération pour leurs employés ? Ne dépeint-on pas une certaine vision de la société ? Lorsque Flaubert parle de la bourgeoisie, ne critique-t-il pas une certaine bourgeoisie de province ? Brosse-t-il un portrait réaliste et exhaustif de sa société ? Ici, Vehlmann et les Kerascoët ont décidé de s'attaquer à une certaine vision de l'enfance. Elle ne réduit pas l'enfance à la méchanceté...
Pour moi, c'est une histoire qui n'est pas gratuite ou bien racoleuse. C'est vraiment une histoire macabre et violente qui a un parti pris : mêler naïveté du graphisme et des protagonistes et violence très prononcée du sujet. Ce n'est pas une belle histoire, elle provoque le malaise et énormément de questions. On a envie d'y retourner, de trouver les réponses qui ne sont pas clairement exposées. En ce sens, elle atteint son but avec brio.
Après, je pense que j'ai pas été bon dans ma critique car je n'aurais pas dû parler de ce que je croyais être la thématique, peut-être alors je t'aurais laissé le plaisir de faire la recherche qui est une partie de l'intérêt de la BD.
StepH
Hola, Zola !!!
Ola ! Je pense que la comparaison avec Zola devrait s'arrêter là, et pas seulement parce que je serais techniquement incapable de te suivre sur ce terrain (ce qui est une vérité avérée): je crois qu'il avait une motivation socio-politique derrière ses écrits, et (en dehors de la question de l'époque) je pense pas que ce soit le cas des auteurs de Jolies Ténèbres ; simplement, je disais ça parce que je trouverais dommage de n'attendre de justesse que de la part des spécialistes et des pédo-psychiatres : c'est ce qui fait la qualité des grandes oeuvres, et c'est l'exemple de Zola qui m'est venu en premier, ç'aurait pu être un autre.
Mais bon ; ils ont le droit d'avoir leur façon de le voir, et c'est vrai que je continue de m'éloigner, cette question de l'interprétation continuant en effet de polluer le débat : ce que je voulais dire (dans mon deuxième commentaire), c'est que c'est parce qu'en tant que bd fantastique, elle ne m'avait pas convaincu que je suis allé chercher du côté de l'interprétation psychanalytique ; peut-être aurais-je du plutôt la prendre comme un exercice de style... Disons que je n'arrive pas à trouver d'unité qui justifie toutes les "atrocités". Mais je dois reconnaître, encore une fois, que je n'ai aucune lecture symbolique ; c'est ce qui me donne peut-être cette impression d'avoir manqué quelque chose, et que ce quelque chose c'est nipunimoins la trame principale, et au final, ça me fait l'impression d'un "catalogue" d'atrocités sans réelle justification.
Puisque c'est ça, peut-être que je la relirai.
Zolg.
Tiens, complètement par hasard aujourd'hui je suis tombé sur une autre bd de Vehlmann, "Dieu qui pue Dieu qui pète", avec les dessins d'un certain Deschazeaux, je crois. Des contes africains ilustrés. Heu, j'ai trouvé ça terrible, marrant et poétique sans faire dans le ch(...) ; peut-être que ça va nous réconcilier...
Zolg.
...
J'ai lu (presque) tous vos commentaires et j'ai l'impression que je ne me suis pas posé autant de questions que vous.
Graphiquement là on est d'accord. Le thème est super original et déjà là je suis à moitié convaincu. J'ai bien aimé cette idée de ne rien expliquer sur le sort de la fille, et de faire passer l'essence même de tous ces personnages au second plan.
Après, moi j'ai trouvé que c'était plus une oeuvre caricaturale qu'autre-chose. Une petite fable aux accent d'humour noir, dans un monde féérique. Tout est fait pour tomber dans des univers et des situations tellement improbables et exagérées, qu'on y cherche des métaphores. Et là, c'est chacun qui va comprendre ce qu'il voudra comprendre.
Bref, pour moi c'est un joli OVNI, que je relirai très certainement plusieurs fois.
OVNI
Je ne suis pas tout à fait d'accord sur le côté caricatural mais sinon, je crois que tu as bien raison, c'est un OVNI et chacun y voit des choses très différentes.
J'ai continué à le faire lire et à recueillir les impressions : elles sont toutes complètement différentes même si c'est toujours partagé (on aime ou on déteste !). Nul doute qu'au moins cette BD aura fait parlé !!
StepH
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