Mazaurette[1]Il y a une nouvelle de Dino Buzzati qui s'intitule Chasseurs de vieux, et qui met en scène un vieil homme pourchassé par un groupe de jeunes gens voulant le passer à tabac. Le propos du roman de Maïa Mazaurette est assez semblable ; à ceci-près qu'ici, l'univers a été poussé à son extrême et c'est une véritable guerre civile qui se déroule sous notre regard horrifié. Les jeunes se sont rebellés et ont « tué » les pères, littéralement. Les mères aussi, et les oncles, et tout le monde au-delà de 25 ans. Ils l'ont si bien fait qu'ils ont pris possession de la moitié de Paris et que l'Union Européenne a posé un ultimatum à leur reddition, promettant de terribles bombardements s'ils ne cessent pas les bêtises.
Au moment où s'ouvre le roman, l'ultimatum en question expire dans 90 jours, et nous suivons, en focalisation exclusivement interne (ce qui augmente le sentiment d'angoisse et d'horreur, et sert remarquablement le propos de l'auteure), les pérégrinations et les pensées de deux snipers de cette guérilla anti-vieux : Silence et L'Immortel. Le premier est une véritable légende urbaine, le second voudrait bien prendre sa place.
Le roman vous accroche vite, l'univers est bien monté, froid et réaliste quand on parvient à passer outre la condition sine qua non – à savoir, accepter l'hypothèse qu'un jour, tous les jeunes puissent se rebeller, décider qu'au-delà de 25 ans il faut mourir et s'organiser  en conséquence : c'est-à-dire, s'approvisionner en armes, nourriture, monter un mouvement idéologique...
Surprise, en dépit des doutes initiaux, cela finit bel et bien par arriver.
Toutefois, rapidement en ce qui me concerne, le goût de la provocation facile et de la violence gratuite de Maïa Mazaurette m'ont  déplu. La jeune fille écrit bien, certes, elle a le sens de la formule, mais... est-ce qu'il y a un fond derrière tout cela, une véritable pertinence ? N'ai-je pas sous les yeux qu'un ouvrage branché qui sert de prétexte à laisser aller ses pulsions primaires de violence et de rébellion ?
Eh bien, vous le croirez ou non, la réponse est non. La demoiselle réussit le tour de force de :
1) Me faire changer d'avis en cours de route ;
2) Donner du sens à son univers ultra-violent, et finit par servir une véritable réflexion sur les mécanismes et les travers de notre société patriarcale vieillissante, dénonçant fort justement les penchants humains pour le pouvoir tout en posant de vraies questions pièges : à quel moment le combat du jeune homme qui cherche sa place dans la société oppressante qui est la notre se change-t-il en soif de pouvoir ?
Difficile souvent, malgré quelques réticences, de ne pas lui donner raison. Bien sûr, parfois elle dérape et en fait trop : mais dans ces moments, on ne peut que l'excuser en songeant que ce n'est pas elle, finalement, mais les personnages, évidemment un peu jeunots (et méchamment psychotiques, quand même), qui s'emballent. D'autant que le tout ne manque pas d'action, et au prix de quelques grimaces de dégoût, on se laisse agréablement porter par le fil de l'histoire. Une réussite, donc : d'autant que rapidement, une autre réflexion s'engage, au moment où la révolte se retourne sur elle-même, manipulée par les uns ou par les autres, et les ados deviennent se parent eux-mêmes des travers qu'ils dénonçaient, leur révolte se fige et s'empâte. L'air de rien, le roman se détourne dans une autre direction et nous mène vers une agréable nouvelle surprise, nous laissant constater, par les faits, à quel point toute révolution finit nécessairement par se manger la queue, qu'elle soit politique, idéologique ou juste un renversement personnel de valeurs intimes ; et à ce point, le sage philosophe que nous sommes ne peut que savourer sa victoire, se rappelant ses tergiversations embarrassées de début de roman, quand il lisait les inepties d'abord inacceptable des héros en songeant qu'à un moment, il faut bien construire les choses, tout en faisant taire la petite voix dérangeant qui lui glissait, sur son autre épaule : « Ah ! Tu vieillis toi-même, surtout ; où est-il passé, le temps où tu voulais créer un R.P.G avec pour thématique l'épuisante lutte quotidienne contre les vieux si pénibles ? »
Bref : beaucoup de sagesse, donc, beaucoup de questions que l'on se pose, et beaucoup de choses à dire. On pense à Gaston Bachelard, qui rappelle qu'il n'est de liberté que libération progressive ; à Paul Ricoeur, qui « combat » le stérile devoir de mémoire au profit d'un travail de mémoire indispensable et orienté vers la construction de l'avenir. C'est dire si la réflexion proposée est profonde, et finement menée qui plus est, loin d'un sévère traité formel de morale.
Hélas ! Tout ne s'arrête pas là ; pas encore. A un moment, sans qu'on le voie venir non plus, la guérilla passe au second plan, et on sombre dans quelque inutile digression à propos des rapports d'amour-haine des deux protagonistes. Les relations de l'apprenant à son modèle, la rencontre de deux individus foncièrement distincts, on s'égare un peu, il y a même un peu de télépathie, c'est pour dire. Tout cela n'est pas fondamentalement désagréable, mais cela fait retomber le rythme du livre, je trouve, et on s'en serait bien passé. Mais soit ! Si cette fin, ponctuée d'un faible twist final, est regrettable, cela ne gâche pas non plus le plaisir pris à la lecture de Rien ne Nous Survivra, et je vous la conseille donc, car Maïa Mazaurette, sous des dehors bien agaçants de jeune auteure parisienne provoc' et branchouillée, est réellement bourrée de talent !
Zolg

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