mordre-le-bouclier-niogretLe problème avec les suites de romans que j'aime tout particulièrement, c'est que, souvent, elles me procurent un double sentiment. D'abord l'espoir de retrouver ce qui faisait les qualités de la première œuvre, de lire à nouveau un roman qui laisse une trace. De relire le même livre mais puissance 2 ! Et puis il y a la crainte de retrouver au mieux exactement la même chose, voire d'être déçu, de perdre l'effet de surprise, cette petite chose qui fait palpiter le cœur... En bref, l'attente d'une suite fait surgir le sentiment schizophrène de vouloir relire la même chose et de ne pas le vouloir ! L'auteur est celui qui, en dernier ressort, fera les frais de ce problème inextricable. La seule solution pour lui est, à mon sens de faire fi de l'attente pour simplement raconter ce qu'il a à dire. Pas facile... Mais qu'en est-il du roman qui nous occupe ici ? Je vous avais dit ici que le premier opus m'avait emballé au plus haut point. C'est donc avec la plus grande joie mais aussi très anxieux que j'ai abordé cette suite qui n'était pas forcément nécessaire. Mais confiant du talent de l'auteure et de son éditeur, je me suis lancé !

Quelques mois sont passés depuis la fin de Chien du Heaume. Nous retrouvons l'héroïne éponyme affaiblie, amputée de quelques doigts, dont le pouce. S'en est fini de sa vie, elle ne peut plus être utile, sa hache ne sera plus portée... Elle s'enfonce dans une mélancolie dangereuse. C'est pourquoi Regehir lui forge une griffe de fer en guise de pouce, lui permettant de reprendre le chemin qui lui est destiné. Mais son mal s'est ancré profondément... Pourtant, Bréhyr, elle aussi amoindrie physiquement et comprenant le mal qui infecte la guerrière, va lui proposer de l'accompagner afin d'assouvir sa propre vengeance. C'est le début d'un voyage qui les conduira certes au sud, aux portes du pays des croisades, d'où personne ne revient indemne, mais il les mènera aussi au plus profond d'eux mêmes...

Par où commencer ? Le facile. Nous retrouvons avec joie le style si particulier de Justine Niogret, äpre, assez réaliste, adaptant certains termes de vieux français afin de nous plonger dans cet univers particulier. Mieux, il gagne en maîtrise, en finesse et nous laisse donc sans voix. Dès les premières lignes, nous retrouvons donc ce qui a fait la force du premier roman. Fantastique. De la même manière, sa construction semble très maîtrisée, abandonnant les successions de scènes pour nous filer une métaphore sur tout le roman. Époustouflant.

Pour la suite, ça se corse. Nous l'avons vu, la forme tient la dragée haute à l’œuvre qui la précède. Mais qu'en est-il du fond ? La première partie a eu ma préférence. On y découvre des héros brisés qui tentent une dernière lutte personnelle pour continuer à avancer. Ainsi, la découverte d'un monde que Chien du Heaume ne comprend pas se couple avec une découverte de soi-même. Le voyage est à la fois physique et intellectuel. La profondeur des personnages en devient vraiment émouvante. Chaque ligne temporelle aboutit à ce voyage. Le passé, le présent et le futur s'entrechoquent et l'héroïne est au carrefour de sa vie. Embrassera-t-elle son héritage ? Pourra-t-elle relever la tête ? On ne peut que saluer la finesse de l'analyse émotionnelle. Puis vient le moment de la rencontre avec les croisés (c'est peut-être un raccourci mais je ne souhaite pas trop en dévoiler...) : deux personnages au final assez fades (malgré la belle analyse de Jean-Philippe JAWORSKI), qui délayent la force des émotions. Pire, je n'ai pas compris la naïveté de cette partie. Sans doute ai-je loupé quelque chose car ensuite tout repart de plus belle pour un final magnifique dans lequel la métaphore le dispute au symbolique, où personne n'échappe à son destin... Ou bien si, vous me le direz lorsque vous l'aurez lu !

Au final, c'est bien ce que je vous avais dit, les suites sont dures à juger. On voudrait retrouver ce qu'on a aimé avant et éviter la redite. Ici, j'ai eu la joie de lire à nouveau le style Niogret, impressionné par la profondeur des personnages et de ce qu'elle a à nous dire. J'ai lu le roman d'une traite, râlant juste un poil sur une quinzaine de pages. Mais, comme la première fois, j'ai refermé le livre et y ai réfléchi longtemps après... J'aurais envie de dire que globalement, l'auteure a réussi son pari. La difficulté avec les suites, c'est l'absence de grosse surprise. Mais ici, c'est pour le mieux car lorsque le vernis de la surprise passe, il ne reste que la beauté du talent...

StepH