le baiser du rasoirDepuis la sortie du Seigneur des Anneaux au cinéma, la rivière fantasy infléchit son cour au gré des succès cinémato-télévisuels, offrant les limons de la popularité aux royaumes des genres qu'elle traverse. Ainsi, après avoir fleuri le royaume de la High fantasy, de l'heroic-fantasy, elle compte nourrir la low-fantasy où le triomphe de la série Game of Thrones l'a attirée. Pas un seul jour ne passe sans voir un client demander au libraire : « est-ce que le livre est aussi bien que la série ? Est-ce qu'il lui est fidèle ? Parce que je souhaite savoir ce qui se passe après la saison 2 ! Mais il est un peu gros, ce livre, vous en avez d'autres dans le même style ? ». Ben oui, j'en ai un (En vérité, j'en ai deux, mais j'y reviendrai !) ! C'est un premier roman plutôt prometteur que Bragelonne nous propose.

Basse-fosse porte bien son nom. Toutes les ordures de la Ville semblent y aboutir. Drogue, alcool, vol, recel, tout y est possible. Pourtant, le quartier suit ses propres lois, partage les bénéfices même si ce sont souvent les plus fort qui imposent les règles. Prévôt est un indépendant. Drogué, impitoyable, cet ancien soldat d'élite maintient son marché à coup de poing, de couteau et d'intrigue. Si l'on exclut son ami qui l'héberge, il ne compte aucun boulet affectif à traîner. Mais voilà, lorsqu'il découvre le cadavre d'une petite fille violée et mutilée dont la garde ne trouvera jamais le coupable, il cède et se lance à la poursuite de l'assassin. Un moment de faiblesse qui l’emmènera à se retrouver face à son ancienne vie, à confirmer la noirceur de l'âme humaine, et surtout au seuil de la mort... Prévôt n'aurait jamais dû écouter sa conscience, c'est une tare...

Le baiser du rasoir est un premier roman plutôt réussi mais qui n'est pas exempt de défauts.

L'auteur tente l'improbable alliance du bon vieux polar « hard-boiled » dans un univers fantasy avec succès. Le style colle bien à l'ambiance et nous immerge dans une cité dépravée dans laquelle l'élite délaisse la plèbe, contenue dans un quartier latrines. Chaque personnage décrit allonge la liste des salauds qui ne valent guère mieux que des parasites. A cette habitude érigée en règle, l'auteur ne fait qu'une exception : Adolphus (et sa femme), seul(s) ami(s) du Prévôt qui est (sont) en quelque sorte la conscience du héros, le lien entre son présent et son futur. Mais dans ce monde sans concession, on nous prouve à chaque ligne que le bien et la justice sont des défauts mortels... En ce sens, Prévôt est un personnage complexe. Il nage dans cette fange comme un dangereux prédateur. Il connaît les règles de survie et en joue avec maestria, représentant l'élite des parasites de Basse-fosse. Pour autant, l'auteur ne le résume pas à son attitude. Il lui crée un passé ambigu, une moralité contre laquelle il lutte et qui donne son épaisseur au personnage. Le récit à la première personne renforce l'empathie que l'on a pour le héros.

Si l'ambiance, le style, les personnages sont de qualité et nous plonge dans la lecture, l'intrigue, sans être détestable, souffre d'une certaine légèreté. On suit un fil d'indices qui nous permettent surtout de mettre en place le monde. Pour ce qui est de la recherche du coupable, le roman est plié dans sa première moitié. L'accumulation de fausses pistes fera peut-être douter quelques temps mais ce ne suffira pas, la ficelle étant trop grosse. Dommage, ça aurait été parfait !

Au final, je dirais que, malgré ses défauts, ce roman m'a procuré du plaisir. C'est un roman idéal pour la fin de l'été. On ne se prend pas trop la tête, on apprécie la plume simple et intelligente de l'auteur, le monde très sombre. On pardonne la faiblesse scénaristique au profit d'une plongée malodorante dans les recoins de l'âme humaine. Sans chatouiller la cheville du grand Georges R. R. Martin, cette œuvre peut être conseillée et lue entre deux romans plus ambitieux !

StepH

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