chroniques des ombresComme promis, je commence mon feuilleton de l'été par un auteur qui me semble emblématique du sujet. Pourquoi ? Tout d'abord parce que c'est un auteur connu et de qualité, publié chez un éditeur ayant « pignon sur rue », comme qui dirait. J'évacue donc, à priori, toute discussion quant à l'opportunité de publier n'importe quoi en numérique (compte d'auteur, amateurisme,...). Mais aussi parce que ce n'est pas la première incursion de l'écrivain dans ce domaine. En effet, avide d'explorer de nouveaux horizons artistiques, Bordage a commis plusieurs expériences novatrices dans le domaine du numérique. Tout d'abord, le titre qui nous occupe est son second feuilleton ; il avait proposé, toujours chez le même éditeur, les Dernier hommes qui était une transposition d'un ancien feuilleton du siècle dernier, chez Librio et qui est aussi le plus grand succès numérique du Diable (20000 téléchargements). Mais, plus intéressant, l’œuvre que nous allons critiquer en est à son deuxième avatar électronique. En 2008 paraissait le premier épisode lu et dessiné de Chroniques des ombres, profitant des nouvelles avancées technologiques du format mp3. C'était un feuilleton au format livre audio agrémenté d’illustrations, produit hybride d'une époque de transition, diffusé par feu Virgin. Intéressant donc de voir un auteur attaché au concept qui nous occupe et qui a une vision artistique de son travail. Mais si la posture est belle, qu'en est-il du contenu ? Vais-je avoir envie de dépasser les épisodes gracieusement fournis ?

C'était prévu. La bêtise humaine n'a pas de limite. Alors on l'a faite, cette guerre nucléaire, rendant notre monde inhabitable. Bien sûr, les riches, les parvenus subsistent dans de grandes cités unifiées, protégées des indigents de l’extérieur et de la pollution mortifère. La sécurité est essentielle et les fouineurs, équipés d'une puce analytique haute performance, veillent au grain. C'est le premier jour de Ganesh à ce poste et il ne risque pas d'oublier ses débuts. En effet, NYLOPA (cités unifiées de New York, Londres et Paris) est la victime, en quelques instant, de meurtres de masse, commis dans les trois villes. Plusieurs milliers de morts. Tous les fouineurs sont sur la brèche. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il se passe la même chose à l'extérieur... Qui sont les meurtriers ? On parle des Ombres, d'une secte apocalyptique... Bien sûr tout ne sera pas si simple.

Ce qui est important avec les feuilletons, c'est d'entrer rapidement dans le vif du sujet. Il faut qu'en quelques pages, on appréhende le monde, on ait une vision globale des protagonistes et de l'intrigue. C'est une question de survie car chacun peut arrêter d'investir pour connaître la suite. Ici, c'est d'autant plus important que les feuilletons sont très courts mais Pierre Bordage s'en sort très bien. En quelques lignes, il nous met dans le bain, esquissant un monde riche, original, un contexte scénaristique idéal : un monde déséquilibré, dur, un contexte politique qu'on devine complexe, des personnages fort, directement attachants. L'élément déclencheur est très gros et ne peut que susciter l'intérêt.

Bordage nous démontre ici sa maîtrise du genre et ses qualités d'écrivain. Je ne m'attarderai pas très longtemps sur son style, on le connaît suffisamment. Je dirai juste que l'exercice du feuilleton n'amoindrit pas la richesse de sa langue (contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce genre ne s'écrit pas aussi vite qu'il se lit) mais qu'il confirme bien plutôt son sens du rythme et de la structure (car je le répète, c'est le nerf de la guerre quand on écrit une série). Tout en économie, il parvient à nous imposer d'inférer sur la suite des événements, sur le pourquoi d'un tel monde. Sans nous harceler de cliffhangers, il nous pousse à tourner les pages jusqu'à la fin fatidique de l'épisode. En quelques pages, les personnages sont posés sans être caricaturaux, on les apprécie et on frissonne d'avance à la pensée des risques qu'ils vont prendre. Bref du grand art !

Vous l'aurez compris, ce premier épisode de Chroniques des ombres (en vérité déjà deux puisqu'ils sont tout deux gratuits) m'a emballé. Bordage, habitué à l'exercice, respecte tous les codes du genre et les sublime même. Le contexte dur, écolo-apocalyptique, est à la mode, effrayant, induisant un déséquilibre social à la fois classique mais toujours inadmissible. L'élément perturbateur est si gros qu'il ne peut que susciter la curiosité. Les personnages ont un fort potentiel. Entre classicisme et modernité, l'auteur nous plonge dans un univers riche, qui nous tiendra sans nul doute en haleine le temps des 36 courts épisodes (seul bémol du titre, à mon sens!) publiés chaque lundi, mercredi et vendredi de cet été (et ensuite disponible en librairie). Moi j'ai déjà payé pour connaître la suite. Le pari est donc réussi !

StepH