MordredAprès un mois d'août plus que calme, voici que la rentrée littéraire nous assaille de nouveautés plus alléchantes les unes que les autres. Septembre a donc été le lieu (le temps) d'une bataille impitoyable pour la visibilité en librairie et surtout sur le net. Pour une fois, le petit poucet a peut-être battu (crié plus fort) que les grands frères tapageurs que sont les puissants groupes ou encore Bragelonne, et c'est tant mieux ! En effet, Mnémos, Actusf et les Moutons Electriques ont uni leurs forces, se regroupant sous la bannière des Indés de l'Imaginaire, afin de faire entendre leur voix. Le résultat me semble plus que probant, Leur rentrée m'ayant semblé être le plus gros buzz de septembre. Enfin, plus que de la com', il s'agit aussi de la qualité des trois œuvres présentées : Mordred de Niogret, Même pas Mort de Jaworski et La Chasse sauvage du colonel Rels de Cabasson. Aujourd'hui, nous allons nous occuper du sort de ma préférée (inutile de le cacher), Justine Niogret et du diamant brut qu'elle nous livre.

Le corps est une belle machine dont on ne connaît la puissance et la grâce qu'une fois le moteur enrayé. Mordred en fait la plus vive expérience, alité, atrocement blessé lors d'une joute, souhaitant presque la mort plus que cet état de souffrance permanent. Délirant, il rêve ; son passé auprès de sa mère Morgause ; l'éducation que son oncle Arthur lui a donné ; toute cette enfance, ce fil de sentiments et d'expériences qui le mènera au destin tragique que chacun connaît. Et si, pour une fois, on donnait voix au traître, si on l'écoutait ?

Justine Niogret, pour son quatrième roman, nous livre une vision inédite du plus grand traître que la légende connaît. C'est donc dans le matériau brut des légendes qu'elle forge son histoire. Vous n'êtes pas sans savoir tout le bien que je pense de cet auteur, alors si je vous dit que cette œuvre est son travail le plus fin, le plus achevé, vous aurez une idée de l'extrême joie que j'ai eue de le lire. Une plume toujours brute, sensuelle, des questionnements métaphysiques mais avec toujours plus de classe. L'auteur écrit, à mon sens, la transition. Étrange... Puis-je être plus clair ? Ok.

Dans un premier temps, Tous ses romans ont pour lieu un monde en pleine transition ou dégénérescence : la fin des guerres médiévales, la fin du monde... Ici, on parle de la fin du royaume de Camelot. La fin est un moment particulier de questionnement. Que va-t-il se passer ensuite ? Elle engendre des questions sur le sens de notre vie, sous forme de bilan. Mais, plus encore elle implique des interrogations éthiques, métaphysiques voire ontologiques. La fin d'un monde, l'auteur nous le prouve, n'est pas un déchaînement d'effets spéciaux de masse mais un moment intime qu'on vit seul.

Mais plus que le monde, c'est la transition des corps que Justine analyse. Tous les personnages ont un rapport au corps problématique. Ici, on ne déroge pas à la règle et c'est même le moteur de l'intrigue. Souffrant le martyre, la conscience de Mordred fuit vers le rêve, le souvenir. Peut-on vivre avec un corps brisé ? L'âme peut-elle se passer de son vaisseau terrestre ? Telles sont les questions qui sous tendent chaque texte, à mon avis et rendent l’œuvre encore plus riche que la simple intrigue ou la magnifique plume sur laquelle je ne vais pas encore une fois m'étendre.

Donc, Mordred est fidèle aux habitudes de l'auteur. Mais quoi de neuf ? Pour la première fois, le héros de son roman est pur, sans tache. Presque l'homme naturel de Rousseau. Il en suit un changement de style perceptible, plus doux, plus maternel (vous me croyiez vraiment quand je vous disais que je n'allais pas m'étendre sur le style?). Si les phrases peuvent garder leur force, leur crudité, elles s'entourent d'un certain amour pour Mordred, d'une certaine mélancolie. Le ton est différent, moins brut. On ne peut que suivre les expériences de ce petit garçon, devenu chevalier et tenir le fil d'ariane qui nous dirigera vers la conclusion que chacun connaît. C'est sans doute une véritable empathie que l'auteur a su insuffler à son texte, redonnant une dimension très humaine à la légende.

Si je résume, Mordred est un roman formidable qui s'appuie sur la légende (ce qui reste de l'histoire) pour nous livrer un livre intime, juste, humain. Comment un enfant si doux pourra-t-il tuer son propre père ? Vous ne le comprendrez qu'en lisant les 166 pages du roman. Violence, douceur, corps, âme, Justine fait tenir ensemble les opposés, nous présente le monde, tel qu'il est, avec ses contradictions, en équilibre précaire ou en chute libre, vers quoi ? La vie, toujours changement. Justine Niogret est décidément une voix particulière de l'imaginaire et même de la littérature tout court. Si vous ne l'avez jamais lue, alors vous manquez quelque chose...

Notez au passage et pour finir que les collections chez Mnémos font peaux neuves. Plus actuelles, plus raffinées, elles ne font rien d'autre que d'assortir le fonds et la forme ! Félcitation !

StepH

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