hysteresisOn parle ici depuis quelques temps déjà de la porosité des champs adultes et ados des littératures de l'imaginaire, le premier fournissant de grands auteurs au second (pour des raisons d'exercice de style tout autant que pécuniaire). On a donc vanté les qualités acquises du néo-genre « young adult ». Plus rarement, des auteurs jeunesses viennent démontrer qu'ils ne sont pas en reste (citons notamment Christophe Lambert). Aujourd'hui, Le Bélial, éditeur de qualité dont nous aimerions parler plus souvent (ah il faudrait que je vous parle de Number Nine!) mais aussi éditeur militant (un numérique sans DRM), défendant une certaine idée de la SFFF (plutôt littéraire et de haute volée), nous propose de découvrir la plume d'un auteur classiquement classé jeunesse : Loïc Le Borgne. Comme souvent avec la maison d'édition, le quatrième de couverture ne permet pas de le classer dans un genre et l'objet est beau. Tout ce qui devrait me plaire ! Alors, si nous restons sur le thème des préjugés (cf article précédent), un auteur pour enfants peut-il vraiment égayer notre semaine, voire nous questionner plus profondément ?

A Rouperroux, comme partout ailleurs, il ne fait pas bon être un vieux, être né avant la grande Panique, car les vieux ont détruit le monde, oublié de vénérer la nature. Alors quand Jason Marieke, vagabond troubadour né avant le Cataclysme, entre en ville, il n'est pas vraiment le bienvenu. Pourtant il décide de rester et d'apprendre à connaître les habitants du hameau. Qui est-il ? Pourquoi a-t-il posé ses valises pleines de secrets ici ? Personne ne le sait mais Romain, un jeune garçon du village sait que la violente tranquillité du village est en péril... Marieke est un fouineur, un homme libre et les villageois n'aiment pas ça, ils ont leurs croyances, leurs propres terribles secrets, ils ne veulent pas qu'on retourne le purin sur lequel s’égaye leur vie. Oserez-vous entrer à Rouperroux, au risque de ne pas en sortir indemne ?

Comme je le disais en introduction, Hysteresis n'est pas un roman qu'on peut enfermer directement dans une case. Indéniablement, il y a du post apocalyptique, l'action se déroulant dans un futur que l'humain a détruit en s'érigeant comme maître de la nature. Les questions que le contexte pose pourraient être à la mode (l'écologique est au cœur des préoccupations SF actuelles) si elles n'étaient pas au final occultées par les relations humaines. En effet, ce roman est un huis clos et met donc en avant un ensemble de personnages et leurs interactions. Je n'ai pu que penser au Village (de Shyamalan) en plus réussi. On pénètre donc dans un village mystérieux, autarcique, chargé de secrets. Jason Marieke, libre penseur, va bousculer les habitudes des habitants et ouvrir la boite de pandore, les obligeant à regarder l'Interdit, leur histoire.

Vous l'avez compris l'intérêt du roman se trouve dans l'humain. Ceux qui ont vécu dans de petits hameaux savent que rien n'est vraiment intime, même pas les mensonges. C'est ici exactement le cas. Chacun connaît tout le monde, ses parents, ses secrets (vrais ou inventés). On s'aime ou on se déteste depuis de nombreuses années, sans savoir vraiment pourquoi. Certains notables ont du pouvoir et il est difficile de faire fi du temps, de l'Histoire. Ici, Jason réintroduit le temps qui passe (le temps passé aussi) dans une agglomération dont l'histoire a été déclarée taboue. Loïc Le Borgne dépeint avec maîtrise une galerie de personnages haute en couleur, crédible. Nous découvrons, au fur et à mesure du roman les relations qui les lient et plus nous avançons, plus le personnel rencontre la communauté et nous avançons vers ce Tabou, dont personne ne veut se rappeler. La thématique est donc des plus originale (pour moi) et réussie.

En ce qui concerne le style, nous ne sommes pas en reste. L'auteur a choisi de faire témoigner Romain, à la première personne, après le drame. Même si l'exercice peut s'avérer casse gueule (puisque le héros est Jason), Loïc Le Borgne s'en sort très bien et nous donne un témoignage qui ne peut que rappeler son autre travail : journaliste. On s'accroche donc a l'histoire que nous conte (ce n'est pas un mot choisi par hasard) le petit, se demandant quand tout cela va basculer. Une tension est, en effet, exercée sur tout le roman par l'annonce régulière du drame. Qui sont les coupables, qui sont les victimes, d'où viennent ses règles absurdes ? L'ambiance est sombre, le village semble presque fantastique... Que s'est-il passé pour défigurer cette humanité ? Il vous faudra lire pour répondre à ces questions ! Quoiqu'il en soit, on ne s'ennuie pas et on cherche à savoir. La seule réserve que je pourrais soulever concerne les poèmes et chansons qui émaillent le texte. Je comprends que le troubadour est celui qui énonce l'histoire dans un monde sans information, que les paraboles permettent de comprendre le contexte sans craindre le tabou mais je trouve parfois le procédé un peu artificiel.

Si je devais résumer ma pensée, je dirai : Hystérésis : ce titre évoque à la fois l'hystérie qui anime la communauté et l'hérésie que représente l'histoire, l'extérieur, mais aussi la folie qui s'empare du village. Mais une recherche succincte m'a permis aussi de connaître le sens de ce mot : si j'ai bien compris, il exprime l'état d'une chose qui perdure alors que les causes ont disparu. C'est exactement ce qui se passe ici. Alors que la fin du monde a eu lieu et que chacun refuse de faire la même chose qu'avant, la folie humaine perdure et mène vers de nouvelles apocalypses.

Hystérésis est donc un roman à mi chemin entre fantastique et post apo. On y rencontre une communauté qui refuse son histoire et a crée un système de règle en vue de l'annihiler. Réaliste, mystérieux, ce texte en forme de témoignage montre une folie humaine tellement grande qu'elle en est crédible et nous rappelle des scènes bien réelles de notre actualité. Loïc Le Borgne a du talent et brosse des portraits attachants, inquiétants de personnages qui, lorsqu'ils se fondent dans la communauté, perdent toute humanité. Une grande réussite qui nous prouve, s'il le faut, que les auteurs jeunesse sont de grands auteurs !

StepH

NB : Le Belial nous offre du contenu supplémentaire sur son site. Découvrez donc le journal de Marieke qui regroupe ces poèmes, ces inspirations musicales et un témoignage inédit de Romain. Vous pouvez aussi découvrir la nouvelle qui est à l'origine du roman. C'est vraiment une initiative agréable !

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