fraternityEn 2011 Dargaud pensait tenir une bombe : Diaz Canales, le scénariste de Blacksad, et Jose Luis Munuera, le merveilleux dessinateur du Signe de la lune, s'alliaient pour nous livrer une prétendument belle et dramatique histoire de la réalisation d'un rêve... Dans mes souvenirs, les deux tomes n'avaient pas eu le succès escompté... Peut-être parce qu'on avait plus communiqué sur les Noms que sur le contenu. Aujourd'hui (enfin, hier, en janvier!) sort une belle intégrale, à peine plus chère qu'une BD. Une deuxième chance vendue à nouveau pour le nom de leurs auteurs. Alors, est-ce le seul intérêt ou avons nous une vrai belle histoire ?

1863. Au fin fond de l'Indiana s'est érigée une ville différente, New Fraternity. McCorman a fait un rêve dans lequel les hommes étaient libres et égaux, ou la propriété privée était abolie en même temps que le carcan de la religion et l'a concrétisé. Mais un rêve peut-il devenir réalité ? L'utopie a fait long feu et la ville est au bord de l'explosion. Face à la communauté, l'individu se relève, fort de jalousie. Emile, l'enfant sauvage recueilli en est le témoin et la victime. Différent, suivi d'une bête mystérieuse, il crée la dissension. Joshua walker, l'individualiste résistera à sa manière mais provoquera peut-être plus de remous encore... New Fraternity, c'est le carrefour de la nature et de la culture. Les hommes réussiront-ils a s'accorder, à vivre en paix ? Rien n'est moins sûr...

Plus qu'une histoire fantastique, Fraternity est la transposition fidèle en esprit d'une expérience humaine qui s'est déroulée aux États-Unis. C'est d'ailleurs par un bel extrait d'un texte de Josiah Warren (premier anarchiste) que l’œuvre commence. Un bout de texte qui convoque tous les grandes questions philosophiques concernant l'Homme. On y évoque Rousseau, Hobbes, Platon... Tout est dit et l'on connaît les clefs intellectuelles de la Bande Dessinée. L'homme est-il capable de vivre en société sans violence ? Peut-il se défaire de son égoïsme, de sa peur de l'autre ? Malheureusement, c'est d'une tragédies dont nous parlerons... Vous l'avez compris, Fraternity m'a subjugué avec la profondeur de son sujet.

Mais pour autant, que les lecteurs se rassurent, le contexte n'est pas le seul intérêt. Le scénario se suit avec gourmandise. Le choix d'ajouter du fantastique (une énorme bête suit le jeune Emile) ne peut qu'intriguer (et sert le propos philosophique : qui ne voit pas le bon sauvage ?), la montée en puissance des dissensions et les actions des différents protagonistes, toutes compréhensibles, forcent à tourner chaque page avec impatience. On ne s'ennuie pas, les personnages sont crédibles, humains, trop humain. Canales connaît son affaire question rythme.

Enfin, pour couronner le tout, il y a Munuera. J'ai beaucoup d'affection pour cet auteur qui m'avait conquis avec son Signe de la lune. Ici, son travail n'est pas moins bon et fait briller le scénario impeccable de Diaz Canales : de grandes planches, découpées avec grâce, douces et dynamiques. De pleines pages de toute beauté, tragiques et contemplatives ; un encrage qui donne corps au mouvement et renforce l'aura fantastique de l’œuvre. Le dessinateur sait faire vivre ses personnages et possède l'histoire.

Dois-je résumer ? Fraternity est une magnifique œuvre, à la fois prenante et intelligente, qui vous fera réfléchir sur la condition humaine et sur la société. Magnifiquement scénarisée et illustrée, elle ne peut que ce lire d'une traite (vous remercierez Dargaud d'avoir publié une intégrale!) et vous hantera longtemps après sa clôture. L'éditeur met en avant, à juste titres, deux auteurs incontournables de la BD européenne qui nous offrent une petite pépite. Formidable !

StepH