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Certains par ici le savent peut-être, il m'arrive depuis quelques années de commettre de petits textes – et même, quand j'ai de la chance, de les publier. Or, il y a peu, un de mes lecteurs a eu l'adorabilité de comparer mes écrits à ceux d'un certain Marcel Aymé, auteur français réputé et fantastique du pas si lointain XXème siècle. C'est toujours flatteur, ceci étant, ce fut l'occasion pour moi de m'apercevoir que je ne connaissais ledit Marcel que trop superficiellement. J'ai lu, il y a fort longtemps, les Contes du Chat Perché, et je me rappelle avoir été enchanté par la légèreté du ton, la malice des histoires, l'ambiance incongrue et l'humour. Mais c'était il y a longtemps, et c'était à l'école. Je me rappelle également avoir vu un film en noir et blanc, enfant, chez mes grands-parents, à qui je demandais : « C'est quoi le Passe-Muraille ? » – à quoi je m'entendis répondre : « Eh bé, c'est le Passe-Muraille, tu connais pas ?

D'où j'en avais conclu qu'il s'agissait d'une sérieuse référence.

(Papi, Mamie, love 4 ever).

Mais à part ça, je m'étais jamais trop penché sur la question. Comme beaucoup de ces auteurs dont la Culture Officielle s'empare, il avait traversé ma vie avec une sorte d'indifférence et de déférence qui (heureusement) m'indifférait plus qu'elle ne me déférait. Et soudain, cela me parut ABSOLUMENT INTOLERABLE.

Me voici donc qui m'élance et cours jusque chez l'un de mes quatorze libraires préférés pour me procurer en urgence le Passe-Muraille, version papier cette fois, je rentre, je l'ouvre, je le lis. Pof.

Dix nouvelles en tout, dans lesquelles le bon vieux Marcel s'amuse à remettre en question les évidences de notre quotidien et d'en explorer les conséquences. Embarqué sur son épaule pour cet improbable voyage, on ne peut que se régaler.

Le style est extra – l'auteur truffe ses histoires de petites blagues et de références avec l'air de pas y toucher – l'imagination est brillante : il ose, tente, réussit des tours parmi les plus improbables. La malice avec laquelle il se défait des normes du réel pour mettre en évidence d'autres réalités autrement profondes, la fraîcheur massacrante avec laquelle il torture ses personnages simples et, toujours, très attachants, est franchement jouissive. Dans la nouvelle-titre, Le Passe-muraille, le fonctionnaire DutilleuL brille en société et découvre les plaisirs de l'extravagance grâce à son inattendue capacité à travers les murs. Dans Les Sabines, la susnommée se découvre le don d'ubiquité, voire de multiplicité, et en profite pour assouvir tous ses penchants lubriques. Dans La Carte, Marcel Aymé lui-même se livre à un improbable trafic de temps et de jours, qui le rattrapera dans le conte suivant, Le Décret.

Je ne vais pas faire un résumé de toutes les histoires, préférant vous laisser, si le cœur vous en dit, les découvrir par vous-mêmes lorsque vous vous pencherez dessus (ce que je vous souhaite, si ce n'est déjà fait). On l'a compris, je me fûmes régalé. Marcel Aymé démontre avec brio qu'on peut faire du fantastique, voire même de la SF sans avoir recours aux « subtils » (kôf !kôf !) luttes de pouvoir, intrigues de palais et autre complots royaux, sans hache destructrice et sans vampirette romantique. Et je vais, prenant en exemple mon conte préféré, celui des Bottes de sept lieues, conclure en attirant l'attention sur la formidable tendresse envers l'humanité qui ressort de ces textes – là où, me fiant benoîtement aux commentateurs de tous bords, je m'attendais (non sans un minimum d'angoisse, je dois dire) à une « magistrale démonstration de satire grinçante et d'ironie clinquante ». Comme quoi : ni amertume envers la société, ni super-pouvoirs fulgurants : ça empêche pas d'être excellent. Merci Mamie Nova !

Zolg.