dans les veinesLes romans de vampires sont aussi difficiles à supprimer que les héros/méchants qui les sous-tendent. On croit qu'on les connaît, que leur évolution est terminée (méchant, méchant splendide, méchant repenti, Bella-tre qui brille...), qu'on a tout lu lors de notre adolescence (et que le meilleur a été produit à notre époque), on les dit finis, retournés au caveau de nos fantasmes interdits, remplacés par quelques loups-garous sauvages mais néanmoins attirants ou encore quelques fantômes dépressifs, mais non, ils s'invitent à nouveau dans nos foyers, pour le meilleur ou pour le pire... Ainsi si les romans de bit lit continuent à envahir nos étals, ils ont été rejoints récemment par des classiques réédités (Chroniques des vampires de Rice ou Anno Dracula de Newman). Est-ce une valeur sure en temps de crise ou bien les éditeurs admettent-ils enfin qu'il n'y a plus rien à dire de nouveau sur le mythe ? Mnémos, en tout cas, croit qu'il est possible de faire du neuf ; ils publient, en septembre, le premier roman d'une jeune bordelaise, une œuvre violente, sans tabou, sans morale, pour un public averti. Info ou intox ? Dans les veines me fera-t-il frissonner à nouveau avec du vampire ?

Bordeaux, encore un été trop chaud, moite, propice à l'échauffement des corps et des esprits. Une série de meurtres violents qui laissent les lieutenants Baron et Brune perplexes. Ils ont pourtant un suspect, J.F. Macaire, espèce d’ersatz de Cid Vicious, mais les preuves manquent. Qui sont donc ces parasites qui dorment le jour et sortent la nuit ? Pourquoi écoutent-ils cet enfant comme un patriarche ? Les cadavres s'entassent et lorsque la propre amie de sa fille allonge le nombre de victimes, il doit faire quelque chose. Il aime tellement son enfant (jusqu'à l'interdit), il doit la protéger... Mais il ne se doute pas qu'il est peut-être déjà trop tard pour Lili qui entame une liaison perverse et mortifère avec Damian, fascinant vampire qui a failli la tuer...

Ne cherchez pas de héros, au sens moral du terme, il n'y en a aucun. Dans les veines est une plongée au premier degré dans la déviance, la violence car c'est le concept même que l'auteure impose au vampire. Pas de gentil Angel ou Edward s'essayant à la repentance, les monstres sont de sortie et assument la bête qui est en eux ; les humains sont de bons casse-dalle que l'on accommode à son goût. Après tout, se soucie-t-on du homard lorsqu'on le plonge vivant dans l'eau bouillante ? Il est bien meilleur comme ça, point. L'intrigue se trouve donc maillée de scènes horrifiques plutôt bien senties et parfois peu ragoutantes.

Mais les monstres n'ont pas que des dents pointues. En effet, Morgane Caussarieu nous brosse autant de portraits d'une humanité perdue, égoïste, sans morale, vivant selon sa propre complexion. Lili est une ado ravagée, Baron un violeur,... Ainsi, tout en refondant le mythe du vampire, il me semble que l'auteure offre sa vision d'une société à la violence contenue, individualiste et sans repère. Elle nous montre aussi une adolescence révoltée et perdue, cherchant à « s'affranchir du père » mais ne trouvant pas de solution viable à un nouveau mode de vie. Je dérive un peu dans la psychologie de comptoir (avec les vampires, tout le monde se l'autorise), mais il me semble que toutes ces références à la scène underground punk correspondent bien à l'idée contemporaine du no future que l'on peut ressentir en temps de crise. D'ailleurs, tous les avatars du vampire ne correspondent-ils pas à une vision de la société du moment ?

Quoiqu'il en soit, lorsque l'éditeur prend le temps de nous prévenir par son « pour public averti », il ne le fait pas que pour attirer l’œil, chaque personnage a son moment de violence et on ne peut se fier à personne pour nous rassurer. Il fait aussi, me semble-t-il, beaucoup appel aux craintes féminines (peur d'attendre seule le bus, viol...). Presque trop violent, dirais-je, pour vraiment nous faire frissonner tout du long. C'est assez horrible mais l'on finit par s'habituer à l'horreur et à se lasser du gore. Mais peut-être est-ce là aussi un des buts de l'écrivain, de nous montrer une société dans laquelle le mal est devenu banal et n'impressionne plus les jeunes.

Si je me suis attardé longuement sur le côté horrifique du roman, il faut dire aussi que le scénario est bien monté, nous raconte quelque chose. Je ne voudrais pas que l'on croit que le roman est une succession de scènes façon Creepshow ! On suit avec attention l'histoire d'amour totalement perverse de Lili et Damian, on se demande ce qu'il adviendra de la la famille vampire dysfonctionnelle (va-elle exploser, le lieutenant Baron parviendra-t-il à les arrêter, le veut-on?), notre côté naïf (le mien, en tout cas!) se demande vainement qui mérite de « gagner ». J'aurais envie de dire que tout en poussant plus loin les concepts d'Anne Rice, Morganne Caussarieu construit un anti-Twilight, un roman de Meyer, s'il se passait dans la vraie vie. Car en vérité, Bella est plutôt déséquilibrée et Edward un chat qui veut se marier avec la souris. Bref si je filais la métaphore psychologique de l'adolescence, je dirais que l'auteure assouvit son œdipe avec Meyer et cherche à dépasser maman Rice. En effet, elle montre une véritable connaissance des références du genre. Elle s'adosse dessus pour mieux les plier, jouer avec. D'ailleurs, son roman (et c'est une force) invoque pas mal d’œuvres, surtout celles des années 70-80 (aux frontières de l'aube, génération perdue...) qui semblent l'avoir marquée. C'est avec plaisir que j'ai tenté de suivre les petits cailloux disséminés le long de son schéma narratif qui sont une des clés de lecture.

Un long article pour vous dire que Morganne Caussarieu écrit bien, qu'elle signe un premier roman maîtrisé qui plaira à ceux qui ne supportent plus les bluettes vampiriques. Parfois trop cumulatif dans les scènes de violence, pour vraiment me prendre, ce roman me rappelle néanmoins un vieux film qui m'avait marqué lorsque j'étais jeune et dont le leitmotiv était « dites des horreurs » (Pump up the volume avec Christian Slater) et dont je me souviens avec émotion. Bien sûr ici le sujet est beaucoup plus sombre mais il a pour point commun, à mon sens, d'être un cri viscéral, peut-être parfois léger (manichéen) dans son analyse mais tout à fait parlant à l'ado qui survit en nous et qui demande parfois à se faire entendre, sans le filtre de la bienséance...

StepH

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