swap swapRichard Canal est un auteur français au talent reconnu, aux œuvres assez rares. Il a notamment commis, il y a bien longtemps de cela, une « trilogie africaine », dont les deux derniers tomes (le 2 et le 3, donc, si vous avez suivi) ont obtenu chacun le prix Rosny l'Aîné, au XXème siècle (à la fin, certes, mais c'est pour dire que c'est pas non plus tout neuf, en fait. Comme souvent pour les chroniques que je propose, d'ailleurs, quand j'y pense...).

Bref. Arrêtons de raconter des conneries et voyons voir ce qu'il en est.

En ce qui me concerne, je m'étais procuré le premier tome de la trilogie Swap Swap, au bureau de tabac du village, il y a fort longtemps de ça – au XXème siècle évoqué ci-dessus, en fait. A l'époque, c'était surtout la surprise de voir un livre de SF traîner dans ces rayons, comme un extra-terrestre égaré là, qui m'avait motivé pour économiser mes précieux écus (c'étaient des francs, en fait, en ce temps-là...) et faire acquisition de l'ouvrage. Une fois mon graal conquis, toutefois, j'avais déjà un autre livre en cours, et j'ai repoussé, mais à la fin ça me disait plus rien, donc j'en ai commencé un autre, et de repoussage en repoussage me voilà vingt bonnes années plus tard entamant enfin la lecture de mon roman.

Et là, c'est la révélation.

I. Swap Swap.

Rythmé, original, marrant ; un univers inattendu, des personnages chouettes, une intrigue habilement menée, un style à la limite du poétique (version poésie moderne, précisons). On a tout dit. Le protagoniste se réveille un beau jour dans une boîte de nuit, swappé : c't à dire qu'on lui a comme qui dirait chourravé sa mémoire. Galère. Heureusement, un chien (alcoolique et très bavard) est là pour l'aider. Ils se mettent en route, à la recherche de ladite mémoire, qu'ils retrouvent morceau par morceau éparpillée à travers, non toute l'Europe, mais aussi l'Amérique. Un régal. On pense à William Gibson et comme Mona Lisa, on s'éclate.

Du coup, vlan ! Je me dis : « bon, ben puisque c'est une trilogie, autant lire la suite ! ».

Surtout que c'est le seul des trois qui a eu aucun prix, hormis celui de sa vente ; alors, ça peut être que terrible...

Et là, c'est la chute.

II. Ombres Blanches.

ombres blanchesOn ne peut pas – non, on ne peut pas, dire qu'Ombres Blanches soit foncièrement mauvais. Plusieurs critiques, trouvés ici et là, vantent la « maturité » de l'auteur depuis Swap Swap, lequel est, faut le reconnaître, un peu décoiffant – comme un bon gros morceau de rock inattendu. Mais moi, j'aime bien le rock ( à ce propos, si vous avez cinq sous qui dépassent, procurez-vous le dernier Pearl Jam, il est terrible). Mais Ombres Blanches est à mon sens un peu trop éparpillé pour vraiment faire un bon livre. Richard Canal y met trop de personnages, trop d'intrigues qui se superposent, développant à la fois un cyber-espace familier à certains lecteurs, des trames socio-politiques et des intrigues personnelles qui s'enjambent mais restent toutes trop peu épaisses pour avoir un réel intérêt. On ne s'ennuie pas, mais bon, on ne s'attarde pas non plus, d'autant que le style est, lui aussi, effectivement « plus mature » et que, comment dire, en fait, c'est bien dommage. D'ailleurs, vous verrez bien que je vous résume pas l'intrigue, et la cause c'est que je suis plus très certain de m'en souvenir, ça veut pas rien dire.

Mais bon, c'est pas pire non plus alors, bon an mal an, on fonce sur le troisième tome, Aube Noire, histoire de savoir de quel côté penchera la balance au final.

Et là, c'est la surprise.

III. Aube Noire.

aube noireDe la SF, ce livre n'a que ceci qu'il nous présente une intéressante uchronie, reprenant l'univers de référence de Swap Swap et d'Ombres Blanches. Mais au-delà, de ça, nulle trace ici de trouvailles technologiques rares ou de société hyper avancée. Au contraire, on se croirait parfois (très souvent, en fait) plongé dans une Amérique des années 50, injuste, cruelle et ségrégationniste. Ici, en effet, les noirs sont invités à « retrouver leurs racines », sur leur continent « natal ». Le hic, c'est qu'un grand nombre d'entre eux, en dépit de l'attractivité de cette nouvelle Terre Promise en plein essor, ont jamais vu l'Afrique et qu'ils s'en inquiètent comme de l'an quarante. Chez eux, c'est les States ; et notre personnage central, le trompettiste Slim Peabody, fait partie de la troupe des irréductibles.

On assiste là à un livre d'abord très émouvant ; Canal met remarquablement en œuvre les interactions entre les personnages, les conflits internes, les questions sociales, et l'ensemble possède une teneur réaliste touchante, un rendu incroyable. Hélas, au bout d'un moment, ça tourne un peu trop au grand guignol, et on se dit que, dans le fond, l'auteur a peut-être surtout voulu écrire un Sans Famille des temps futurs. Chaque page, chaque tentative désespérée de Slim et des siens pour s'en sortir aboutit à un nouvel échec, à un nouveau drame et il faut reconnaître que, bon, c'est lassant à la fin. Trop de réalisme tue le réalisme, et si des images fortes nous restent, si une vraie réflexion est suscitée et qu'on s'attache quand même bien à ces personnages, force est d'admettre qu'à vouloir trop accabler son monde, le roman perd en crédibilité. Dommage.

Au final, cette trilogie reste une bonne trouvaille, unifiée en ceci qu'elle nous présente un univers où l'occident a chu et où l'Afrique s'érige en nouveau continent dominant ; le mélange entre technologie et tradition prend bien, plus ou moins dosé selon les ouvrages. Mais si je ne devais en conseiller qu'un, ce serait Swap Swap ; si je ne devais en éliminer qu'un, ce serait Ombres Blanches.

Toutefois Richard Canal, surtout, reste un écrivain à connaître, c'est la conclusion que je ferai : pour ce qu'il cherche, cela se ressent, à se renouveler et à tracer d'autres horizons à chaque nouveau livre. Tous les auteurs ne prennent pas cette peine, et quand l'un d'entre eux ose se mettre en danger, c'est à souligner. Et à découvrir.

Zolg.